Dimanche 30 novembre 2008
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Aux gens qui rentrent juste dans la grande famille des
musiciens, je voulais donner quelques recommandations. Pas que je me
considère comme la nouvelle prophète de la musique, vecteur de paix dans le monde ! J’ai la chance d’apprendre la harpe avec une grande dame qui nourrit ses
élèves de technique comme de philosophie, et j’avais bien envie de vous en transmettre quelques mots. Bon, ok, le post est
long, mais je crois que vous pouvez prendre 30 minutes pour le lire. ;)
Le problème de la musique actuelle, c’est qu’elle a évolué à l’image de notre société ; capitaliste et individualisée. Mais les premiers musiciens n’ont jamais été dans cette optique-là ; la
musique, c’est tout d’abord collectif et familial. Hier encore, j’ai passé une excellente soirée en compagnie de deux copines et de jeunes adultes. Janet les avait invités à dîner ; il a été
naturel pour tout le monde d’apporter son instrument, et le dîner n’a été que le court prétexte à toute une nuit de folies musicales.
Déjà, il faut mettre au clair ce point obscurci par les sociétés européennes ; la musique, c’est d’abord un truc de groupe. Et c’est le tout premier prétexte à la vie sociale, bien avant l’alcool
et la drogue.
De nos jours, on a tous tendance à soumettre nos activités à la question fondamentale : Cool or not cool ? Faire la fête, c’est cool. Boire, c’est cool. Fumer, c’est
cool. Se droguer, c’est cool. Faire de la musique ensemble et chanter des chansons vieilles de 500 ans ? Pas cool. On ne jure que par le sex-drug-rock’n’roll sacré et intouchable parce que reconnu
par l’ensemble de la population, mais se bousiller le corps et l’esprit n’est pas le seul moyen d’être social ! Y a-t-il une seule personne ici qui ait invité des gens à faire une nuit
musique et jus d’orange ?
L’humain n’est pas fait pour rester tout seul ; depuis le début, il vit en tribu. Ce n’est pas parce que c’est à la mode d’être solitaire et mystérieux qu’il faut
l’être en permanence ! Pourtant c’est cette forme de vie qui prévaut sur toutes les autres. Mais le partage sain, il n’y a que ça de vrai contre les dépressions quand les gens sont fichus de faire
des dépressions dans la plus parfaite solitude qui soit. Faut pas oublier que la musique a une grande influence sur l’humeur ; déjà ces vibrations sont capables de calmer les rythmes cardiaque et
de détendre la pression artérielle, mais la musique elle-même est là pour aider à extérioriser le stress autrement que par la violence et la dépression.
Pour terminer sur le chapitre « vie sociale », je vais juste terminer sur l’exemple des irlandais ; j’ai tendance à radoter avec ces histoires, mais c’est tellement
important ! Ce sont des gens qui ont eu des destins terribles depuis des siècles ; envahis et massacrés par les vikings, forcés à la conversion par les chrétiens, envahis de nouveau par les
Anglais, affamés par ces derniers… On dirait pas comme ça, mais ne serait-ce qu’il y a cinquante ans, la vie était atroce. En pleine famine, les gens mourraient de faim ; sinon les hommes partaient
en mer pour les Etats-Unis, voyage dont la plupart ne voyait pas la fin. En voyant les bateaux partir, les femmes suivaient les bateaux dans l’eau jusqu’à-ce qu’elles se noient dans l’eau glacée.
Aujourd’hui les conflits catholiques-protestants sont toujours présents ; la moitié de la population d’Irlande du Nord possède des armes à feu ou de quoi faire des bombes dans un placard. Pourtant
leur musique est pleine de vie et d’espoir, et hier encore, sans même connaître nos noms respectifs ou parler la même langue, nous avons passé un moment magnifique.
Mais cette idée de « cool or not cool » est en train de prendre le dessus, et la musique collective se perd ! Peut-être même que personne ici ne se sent intéressé
quand je parle de jouer des trucs à plusieurs, et c’est vraiment triste.
Au cas où vous auriez de bonnes raisons de penser que la musique en groupe n’est pas faite pour vous, je voudrais reprendre des trucs très pertinents que Janet
m’avait dit ;
Déjà, n’allez pas penser que la musique de groupe est réservée à une élite qui possède une excellente technique et un gros répertoire. Sur la centaine de morceaux que nous
avons joué hier soir, je devais en connaître cinq ; pour les autres, j’ai juste collé un bête bourdon (en gros j’ai joué la même notre, tous les 8 temps) et deux ou trois accords improbables et
maladroits, de temps en temps. Donc NON, la musique n’est pas réservée à une classe spéciale de musiciens ! On ne demande pas de premier prix de conservatoire pour ça ! En Irlande, les gamins
jouent en session dès tout petits, et même s’ils font un peu n’importe quoi, ils sont les bienvenus. De toutes façons la vieille génération est là pour transmettre au plus jeunes ; tout le monde a
sa place.
Franchement, tout le monde est le bienvenu, est on est pas obligé de connaître un répertoire particulier . Croyez pas qu’on joue des morceaux absolument parfaits en
permanence en session, hein : c’est aussi un moment où on peut s’apprendre des morceaux et se transmettre des idées. Un peu comme les artisans qui font le tour du pays pour apprendre de nouvelles
techniques (j’ai oublié le nom de ce truc), quoi.
Ensuite, je crois que vous apprenez tous la musique via des partitions. C’est un excellent atout que de savoir lire la musique, mais n’oubliez pas le côté oral de
celle-ci. Si on fait d’un instrument, c’est d’abord parce qu’on est réceptif à la musique, pas qu’aux jolies formes que font les notes sur les lignes. Déjà quand on chante de tête un tube de métal,
c’est qu’on a appris un morceau oralement. C’est ce principe-là qui fait toute la richesse du jeu collectif, parce que c’est grâce à ça qu’on se transmet des morceaux rapidement. C’est très facile
de s’entraîner, il suffit d’écouter un CD et de répéter ce qu’on a entendu. C’est rarement une chose naturelle, mais ça vient toujours très vite. Et puis on ne vous demande pas de refaire
directement exactement ce que vous avez entendu ; on commence toujours par simplifier, mais au moins on apprend avec les autres.
C’est bête à dire, comme ça, mais ça vous permettra de contourner deux problèmes ; celui de la dépendance, déjà, parce que tous les classiqueux dépendent de
leur partition pour jouer. C’est un processus qui vous demande de mettre en jeu vos yeux, vos oreilles, votre cerveau et vos doigts. C’est donc un chemin long et compliqué chez vous, entre les
notes que vous lisez et ce que vous jouez. Ça rend ce que vous apprenez beaucoup plus compliqué à mémoriser. Savoir reprendre un thème d’oreille, c’est être complètement libre de jouer ce qu’on
veut, et de le retenir plus facilement, avec le temps.
Une dernière chose avant ma conclusion : certains d’entre vous font de la guitare depuis peu. Au même titre que la harpe, votre instrument ne se limite pas à une
seule voix. En groupe, vous êtes donc pas mal voués à accompagner ceux qui n’ont qu’une seule ligne mélodique (flûtes, violons..) ; pensez à jeter un œil à des bouquins d’harmonie, juste pour avoir
les bases et pouvoir donner un peu d’ampleur aux instruments mono-notes ! C’est une partie vachement importante de votre cursus musical, mine de rien…
Bref, tout ça c’est un beau discours, mais en quoi ça a quelque chose à voir avec vous, hein ? Après tout, nous les Français n’avons jamais vraiment musiqué ensemble.
Vos grands-parents ne sont sûrement pas musiciens. Vos parents ne vous ont sûrement pas chanté des chansons en vieux Français et en Breton pendant toute votre enfance.
Mais franchement, il serait temps de casser cette idée que la vie sociale des jeunes se résumer à boire en troupeau et à bêler des conneries au plus vieux jusqu’à-ce qu’ils
crèvent et qu’ils soient enfin tranquilles. Je crois que les gens qui lisent mon blog sont des gens assez ouverts et pleins d’énergie pour avoir envie de passer à autre chose, et c’est pour ça que
je me permet de faire un aussi long article à ce propos.
Vraiment, la musique et la meilleure arme contre les débilités des jeunes, la no-lifitude et tout le reste. Bougez-vous, les gens ! Vous commencez un instrument, ne mettez
pas de côté votre capacité à jouer avec des gens, juste pour le plaisir de partager quelque chose, sans même y avoir pensé.
En attendant, dès que vous venez à Paris, vous êtes sommés de venir avec votre instrument ! (les pianos à queue sont exemptés :p)
Par Nÿd Drakan
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Publié dans : Commentaires sur le Monde
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