L'utopie
I. Définitions et
Principes
A. Définitions
B. Différentes dimensions et fonctions de
l'utopie
Cette section est assez longue, et cela peut surprendre. On a tendance à penser que l'utopie, c'est un simple sous-genre littéraire tiré de l'apologue, et qui amuse
la galerie. Oui, mais pas que ! C'est un genre à part entière qui joue un rôle indispensable dans la stabilité de la société.
Pas de quoi rire, en fait; l'utopie, c'est capital ! Bref ! Maintenant que nous avons établi une définition de l'utopie (le lieu où l'on est si heureux qu'il n'existe pas), il serait
temps de voir ce qu'en disent les spécialistes de notre siècle. On prend un peu l'histoire de l'utopie à l'envers, mais mieux vaut commencer par l'analyse pour décoder nos futurs exemples.
En plus, vous allez voir pourquoi "penseur du désespoir" est le sobriquet parfait pour Cioran.
1. Les deux dimensions de l'utopie, par Cioran
Retour à notre cher Cioran, donc ! Pour ce qu'il a dit à sur les dimensions de l'utopie, je
vais m'en tenir à ce que mon prof de Sciences Po' a dit - je n'ai pas retrouvé le chapitre qui en parle :
- Une dimension critique: avec une critique de la société et des modèles culturels. En construisant un monde parfait, on
force le lecteur à lire une utopie par rapport à sa société de référence. Cette distance aide l'esprit critique à se mettre en place. Par exemple, Candide fait un gros câlin au roi d'Eldorado,
qui n'est autre qu'un gentil monsieur paternel et bon vivant. C'est sûr que pour Voltaire, les Louis XIV et XV n'étaient pas trop dispos...
- Une dimension prospective; on fait des promesses, des propositions. On rêve d'un monde sans anomalie, sans mal, de
perfection humaine; mais comme on va le voir, c'est une proposition antinomique qui reste à l'état... d'utopie !
2. L'utopie, rêve indispensable à
la société
Pour ceux qui ne se sont pas encore jetés sur les rayons de la Fnac acheter l'Histoire
et utopie de Cioran, ce paragraphe résumera le chapitre "mécanisme de l'utopie".
J'aime énormément le début de cette section:
"Quelle que soit la grande ville où le hasard me porte, j'admire qu'il ne s'y déclenche pas
tous les jours des soulèvements, des massacres, une boucherie sans nom, un désordre de fin du monde."
Bref, dans ce chapitre, Cioran explique qu'une société qui n'a pas de rêves est condamnée, autant qu'une société qui les
réalise.
Il y a l'idée du bonheur; notre philosophe
roumain préféré considère l'homme comme un "amateur de bonheur imaginé", qui n'agit que sous la fascination de l'impossible. De l'utopie, quoi. La société et l'utopie sont, en ce sens,
interdépendants: La société, comme on l'a vu, a besoin de l'utopie, et l'utopie a besoin de la misère comme matière brute. Il la sculpte pour fabriquer une "hantise" d'un monde meilleur.
"Une foule de fiévreux qui veulent un autre monde, ici-bas et sur l'heure. Ce sont eux qui inspirent les utopies, c'est pour eux qu'on les
écrit."
Selon Condorcet, l'utopie remplit ainsi
"nos espérances sur l'état à venir de l'espèce humaine": détruire les inégalités entre les nations, faire progresser l'égalité au seins des peuples, et perfectionner
l'homme.
3. Recette de l'utopie
traditionnelle
Toujours dans le même chapitre, Cioran digresse, le temps de quelques pages, sur ce qui
constitue une utopie.
Il vous faut déjà de la conviction. Fourier s'est battu toute sa vie pour trouver des sponsors afin de fonder ses
phalanstères ! Ensuite, il faut "une certaine dose d'ingénuité, voire de niaiserie", mais une pincée seulement; si c'est trop visible, le lecteur s'ennuie. De plus, les personnages
devront:
- Ne pas avoir de flair ou d'instinct psychologique: être de bons automates, en somme.
- Être "exsangues, parfaits et nuls, foudroyés par le Bien, aucunement initiés à l'existence, à l'art de rougir de soi,
de varier ses hontes et ses supplices", ne guère soupçonner "le plaisir que nous inspire l'affaissement de nos semblables, l'impatience avec laquelle nous escomptons et suivons leur
dégringolade." C'est assez pessimiste encore une fois, mais Cioran considère qu'on "ne se connaît soi-même qu'à partir du moment où l'on commence à déchoir." Conséquence:
- Ne pas se différencier des autres. Je rajoute mon interprétation personnelle: puisque la différence engendre le
conflit, l'utopie n'est constituée que de gens semblables. Pas d'anomalies, d'irrégulier, d'hétérogène, sinon on se tape dessus. En ce sens, l'utopie justifie le racisme. Cioran préfère les
termes de "rationalisme puéril et d'angélisme sécularisé."
"Pareilles élucubrations relèvent de la débilité mentale ou du mauvais goût", conclut Cioran ! Décidément, j'adore son
style.
Bien sûr, il y a d'autres ingrédients à rajouter:
- un endroit loin de tout, dont l'accès est très difficile;
- des règles de vie précises et strictes;
- pas de temporalité; un monde parfait est un monde qui n'évolue pas, et qui donc n'a pas
d'histoire.
4. Paul Ricoeur: idéologie et utopie, fonctions opposées mais complémentaires
Paul Ricoeur est
l'auteur de L'Idéologie et l'utopie, deux expressions de l'imaginaire social. Je ne vais pas trop m'appuyer sur le livre pour cette partie, et ne vous livrerai que ses conclusions; pour
en arriver là, il fait un comparatif des oeuvres complètes de Marx, Althusser, Mannheim, Weber,
Habermas, et j'en passe; à moins d'avoir lu une grosse partie de leurs bouquins, c'est difficilement
déchiffrable... Bref, pas grand chose sur quoi s'attarder.
Passons donc à ses conclusions !
Pour Ricoeur, on ne peut pas analyser l'utopie sans l'idéologie, et vice versa.
Alors l'idéologie, c'est quoi, déjà ? On penserait aux idées, dans un premier temps. Boarf, répond Ricoeur;
mieux vaut partir de la définition de Marx; c'est un discours, une image qui distord la réalité pour la rendre méconnaissable. Il va ajouter d'autres fonctions à l'idéologie, qu'il va mettre en
parallèle avec celles de l'utopie. Ça donne le tableau suivant:
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Fonctions de
l'idéologie
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Fonctions de
l'utopie
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1.
Distortion de la réalité
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1. Schémas irréalisables
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2. Légitimation de
l'autorité
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2. Remise en question de l'autorité
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3.
Intégration sociale
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3. Invitation au voyage
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(j'ai passé deux heures à faire ce truc, je suis tellement fière de moi !)
Fonctions de
l'idéologie
1. Distortion de la réalité
L'idée de Marx, donc. Je vais fonctionner avec deu exemples:
- "les derniers seront les premiers dans le royaume de Dieu"; ici, l'idéologie chrétienne est une image inversée du monde
réel.
- plus classique, à partir des relations d'inégalité, c'est-à-dire un maître exploitant un esclave; aujourd'hui, on parle
de l'exploitation de l'homme par l'homme. L'idéologie, elle, dit que tous les hommes sont frères; il est donc inutile de se révolter pour l'esclave, puisque le maître est son frère ! De cette
manière, l'esclave oublie les conditions de sa servitude et se conforte dans son état de dépendance. Voltaire en parle à travers son nègre de Surinam (chapitre XIX de Candide). Cela
justifie aussi la célèbre maxime de Marx: la religion est l'opium du peuple.
2. Légitimation (et justification) de
l'autorité
Marx n'en parle pas, mais ça reste compatible avec son discours; on distord la réalité pour
faire accepter certains faits aux gens, comme l'autorité, même abusive. Ainsi naissant l'idéologie libérale, communiste... Économiquement, par exemple, l'idéologie dit que "le libéralisme, c'est
la liberté du renard dans le poulailler." (c'est discutable, mais on en reparlera... plus tard !)
3. Intégration
sociale
L'idéologie consolide une communauté durablement. Liberté, Égalité, Fraternité est une
idéologie; on ne la respecte pas du tout, mais les gens continuent de s'y accrocher. En quoi ça permet de s'intégrer socialement, c'est simple: des symboles comme la fête nationale, la Tour
Effeil, le drapeau tricolore et j'en passe, sont des symboles qui réunissent les gens autour de leur idéologie. Les supporters d'un match de foot qui se peignent le drapeau sur les joues se
réunissent autour d'un même symbole de l'idéologie française.
-> Exemple
général
Un exemple qui en fera sourire plus d'un: le régime nazi ! Dans ce cas, l'idéologie a pris
la forme de la propagande.
- distortion de la réalité: un Reich qui durera 1000 ans.
- légitimation de l'autorité: le Furher est notre père.
- Intégration sociale: les fêtes diverses et variées (aniversaire d'Hilter...)
C'est à la fois dangereux et indispensable, en somme !
Pour Marx, l'anti-idéologie, c'esr la science, puisqu'on peut la définir comme une recherche de la réalité. Mais elle
peut tout de même être utilisée à des fins idéologiques; selon les nazis, être un bandit, c'était héréditaire !
Fonctions de l'utopie
1. Schémas
irréalisables
C'est contraire au 1° de l'idéologie, puisque ce fait est clair. On se place dans le
radical, l'extrême et l'exagéré. On se projette dans un monde totalement différent, et à force de radicalisme, on tombe dans un monde "trop" parfait.
C'est là qu'interviennent les contre-utopies, d'ailleurs; trop parfait, c'est trop dangereux, puisque ça conduit à
l'élimination systématique de ce qui peut gêner la perfection. Et uniformiser, l'Histoire nous l'a appris, c'est faire tomber beaucoup de têtes.
2. Remise en question de l'autorité
Au lieu de la justifier, cette fois on la conteste. Dans Utopia, le gouvernement est
souvent renouvelé. Dans l'Eldorado de Candide, il n'y a ni prison ni justice. On revient à l'idée de Cioran que l'utopie n'abrite que des être parfaits et obéissants...
3. Invitation au
voyage
On ne s'intègre pas, on s'en va ! L'utopie est une sortie fantasmée de la réalité, la quête
d'un autre monde. On pense que l'utopie va nous permettre d'exprimer des potentialités réprimées... Un monde meilleur, en somme.
Là aussi, le nazisme a un caractère utopique: pensez au pangermanisme !
Conclusion
L'idéologie et l'utopie sont complémentaires. On aura toujours besoin de l'utopie pour
contester la réalité et se projetter dans un ailleurs radical.
Ce qui est intéressant, c'est que Ricoeur pense que l'utopie a pour fonction de critiquer l'idéologie: l'utopie
renouvelle la société parce que c'est un laboratoire d'idées nouvelles. L'idéologie, elle consolide la société. L'utopie casse les cadres périmés quand l'idéologie rassure, conforte et
solidarise.
Pour Cioran, une société sans utopie est sclérosée. Par contre, appliquer intégralement une utopie, c'est grave aussi ! Il faut un juste
milieu.
À partir du cours de M. Eterstein et d'Histoire et Utopie de Cioran.
Mais d'ailleurs, le Reich de mille ans d'Hitler était une utopie pure, avec un seul peuple aryanisé ect, mais utiisé à fin d'idéologie non ? Du coup l'utopie peut s'imbriquer dans une idéologie, mais l'idéologie n'a rien à faire dans une utopie ? Vive la théorie des ensembles :p
Donc idéologie = utopie ; maintenant tu fais une thèse là dessus et on est riche et célèbres ! enfin tu ^^
[600 pages plus tard]
Ce qui fait que les ensembles, A, B et WZYX sont joignablement disjoints !